dimanche 8 janvier 2012

ISLAM EN MOUVEMENT

Dans les années 30, en Inde, Muhammad Iqbal, philosophe et poète écrivait : » je n’ai pas besoin de l’oreille d’aujourd’hui. Je suis la voix du poète de demain ».
Une prière qu’il adressait à Dieu sous forme de poème intitulé «  Les mystères du Non Moi », souhaitait que sa pensée soit étouffée si elle devait être «  erreur » ou « épines ». Voilà que près d’un siècle plus tard la pensée de Muhammad Iqbal vient nourrir, «  comme une averse d’avril » l’une des questions clés d’aujourd’hui : quelle place occuper, sans se renier, dans ce monde?

Cette question de la fidélité aux origines confrontée au mouvement incessant de la transformation est au cœur de la pensée d’Iqbal, selon Souleymane Bachir Diagne, agrégé de philosophie et professeur à l’université Columbia, à New York.Cette interrogation visionnaire, estime S.B. Diagne,  apporte aujourd’hui un éclairage indispensable à la complexité de la confrontation à la modernité.
 Né au Penjab en 1877 dans une famille soufie venue s’y réfugier depuis le Cachemire, Muhammad Iqbal séjourna trois années en Angleterre au début du vingtième siècle. Tout en poursuivant ses recherches philosophiques, il passa un diplôme d’avocat à Cambridge avant de rentrer en Inde.
Celui qu’Eva de Vitray Meyerovitch présente comme le plus grand poète et le philosophe le plus important du sous-continent indien, traduit en plusieurs langues, est devenu «  le maître à penser de plusieurs dizaines de millions d’hommes. » Sa découverte de la pensée d’Iqbal dans les années cinquante entraîna cette universitaire française à entrer en islam et à suivre un enseignement soufi. Elle est notamment la traductrice de son ouvrage majeur « Reconstruire la pensée en islam »( ed. du Rocher)
Dans les années 30 sa réflexion amène Muhammad Iqbal à concevoir l’idée d’une partition de l’Inde, avec la constitution d’un nouvel état musulman. En 1947 se créait le Pakistan qu’il ne connaîtra jamais puisqu’il est mort en 1938.

Un message universel

Se voulant profondément ancré dans la révélation coranique, Iqbal a dépassé toute crispation identitaire, « a brisé toutes les idoles de la tribu et de la caste », pour s’adresser à tous les humains. Il renoue avec l’esprit d’ouverture des plus belles périodes de l’islam historique, comme celle d’Al Mamun, qui au 9ème siècle créait à Bagdad la « Maison de la Sagesse » ( bayt el ikma)  où se rencontraient les savants et traducteurs des philosophes et des mathématiciens grecs.
Iqbal revisite la responsabilité de l’homme vis à vis de Dieu, place l’individu au cœur de l’action, met l’accent sur sa liberté de choix, en s’opposant au fatalisme qui efface la responsabilité de chacun face à Dieu, inscrite dans le Coran.
Pour Souleymane Bachir Diagne * « il s’agit de penser vie et mouvement, de saisir le véritable sens du mot « destin » ( taqdî r) quand il indique que l’homme accepte l’injonction divine d’agir à travers lui. «  Je suis la destinée », aurait dit  Muawiya, fondateur de la  dynastie des Ommeyades.
Cette question du libre arbitre, qui a entraîné la création de nombreuses écoles en islam, est pour Iqbal comme un pari fait par Dieu sur la liberté de l’ego. S’il y a justice divine, dit Iqbal, c’est que l’homme a liberté de choix.
Pour Souleymane Bachir Diagne, il s’agit là «  d’un soufisme  de la réalisation de soi dans l’acquisition par l’homme des attributs divins ». Autrement dit «  faire de sa vie autre chose que la somme de ses jours ».
Iqbal, fervent disciple en cela du grand Rûmî, est adepte de la « consumation » plutôt que de ce mal du vingt et unième siècle qu’est devenu la « consommation ». Se consumer, pour Iqbal, c’est être, et non pas avoir, c’est aimer au point de connaître cette brûlure qui pour Rûmî est «  tout, plus précieuse que l’empire du monde, car elle appelle Dieu secrètement dans la nuit ».
Il y a là quelques réponses intéressantes aux questions posées aux musulmans d’aujourd’hui.
Marie-odile Delacour
*« Islam et société ouverte », Souleymane Bachir Diagne, Maisonneuve et Larose. Une réédition est prévue au printemps chez Gnosîs.


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