Vidéo de la conférence qui a été organisé le dimanche 8 décembre 2013 au forum 104 avec la présence du Cheikh Bentounes et Faouzi Skali.
samedi 14 juin 2014
samedi 5 avril 2014
Eva de Vitray-Meyerovitch, une vie au voisinage de l’essentiel
Eva de Vitray-Meyerovitch, une vie au voisinage de
l’essentiel
Par Laure Bousquet*
Présentée
généralement comme une intellectuelle issue d’une famille de l’aristocratie
française catholique, devenue musulmane dans les années 50, membre du CNRS,
professeur à l’université d’El Azhar au Caire, spécialiste du soufisme, et qui
contribua largement, par ses textes et ses traductions, à la connaissance de la
mystique musulmane en France, Eva de Vitray-Meyerovitch s’est éteinte le 24
juillet dernier à l’âge de quatre vingt dix ans. On doit ajouter que, veuve
très jeune, elle assuma seule l’entretien de sa famille par son travail acharné
mené dans une grande sobriété matérielle. Evocation d’une vie.
*Laure Bousquet était enseignante au moment de la
rédaction de cet article, paru dans la revue « La médina » en
décembre 1999-janvier 2000
« Il est des
êtres qui ont le don d’exister, presque de la sainteté, dans l’art de
reconnaître et de suivre leur vie au voisinage le plus proche de
l’essentiel ». [1]
Si le « don d’exister » c’est de savoir marcher dans sa propre
lumière, alors Eva, telle que je l’aie connue à un moment de sa longue vie, qui
traverse le siècle, fut de ces êtres qui ont ce don là.
Une femme
d’exception
Dans un livre récent intitulé « Le féminin et le sacré », Julia
Kristeva se souvient de cette « femme remarquable » invitée dans les
années 70 à participer à son séminaire à Jussieu pour y donner une conférence
sur « la poétique de l’islam ». Rachel et Jean-Pierre Cartier parlent
d »’une femme exceptionnelle » dans leur livre d’entretiens avec
elle.[2]
Une journaliste de Témoignage Chrétien,
Véronique Badets, qui lui rendit visite deux ans avant sa mort, évoque dans un
article, paru en janvier 1998, cette « femme d’exception » au cœur
du soufisme, où elle dit entre autres une phrase qui m’est allée droit au
cœur . Je cite : « Si la
force d’un destin se mesure au nombre de vies bousculées sur son passage, alors
Eva mérite une palme d’honneur ». Pour toutes celles et ceux qui
eurent la joie de la rencontrer, Eva fut une éveilleuse. Sa « fécondité
intellectuelle »- une quarantaine d’ouvrages- alla de pair avec sa
fécondité humaine »[3].
En effet, il ne se passait pas de jour ou semaine sans que de nouveaux visages
d’horizons divers viennent la voir chez elle, touchés qu’ils avaient été par la
lecture d’un de ses livres ou l’écoute d’une de ses conférences et « mis
sur le chemin mystérieux qui va vers l’intérieur »[4].
Nombre de vies furent ainsi bousculées, à l’image de la sienne propre, car Eva
était une fabuleuse conteuse pour transmettre ce qui l’avait elle-même mise en
mouvement. Une conteuse d’absolu. Elle m’avait dit un jour qu’elle désirait
écrire un livre à la manière des contes soufis, comme ceux sélectionnés par
elle dans Les Chemins de la Lumière[5],
faits d’histoires diverses apparemment sans liens les unes avec les autres mais
qui, ensemble, dessineraient le collier de la vie. Elle l’aurait intitulé Les perles du collier précisément. Sa
voix de jeune fille limpide et cristalline se prêtait à merveille à cet
égrenage perlé où les mots dévidaient son érudition tranquille sur le fil
transparent d’une sorte d’ingénuité qui semblaient retrouver les chemins de
l’enfance. On eût dit que l’intimité qu’elle entretînt avec Rûmi, en traduisant
ses œuvres, lui avaient teinté l’âme à tel point que l’on avait, en l’écoutant,
le sentiment de marcher sur des grains de lumière. « Toute ma vie, j’ai
rencontré des gens passionnants », disait-elle dans ce livre d’entretiens
mentionné plus haut, où, bien qu’elle répugnât à parler d’elle, elle avait
accepté d’en retracer certaines étapes. Vie passionnante et passionnée de
travail assidu, de voyages multiples et de rencontres innombrables. Vie de
savante et de fervente qui, en douceur, tant elle fut discrète sur ses
douleurs, réussit le tour de force de s’imposer comme première femme en France
dans le cercle masculin des « spécialistes du soufisme ».
Le destin
Vie constellée de signes offerts par la providence,
qui mit inlassablement tout son soin et tout son courage à les accueillir pour
accomplir « son destin » et ainsi nous aider à ne pas nous éloigner
du nôtre. Le premier fut, un jour de l’immédiat après guerre, alors qu’elle
travaillait au CNRS. Désemparée après sa rupture avec le catholicisme, elle
avait décidé d’étudier la philosophie de l’Inde et aussi le bouddhisme tout en
préparant une thèse de philosophie sur la symbolique chez Platon. C’est dans
cet état de désorientation intérieure assoiffée d’absolu qu’un signe lui vint
sous la forme d’un livre déposé sur sa table, comme cela, par hasard, par un
ami indien, recteur de l’Université d’Islamabad, de passage à Paris. Nous
connaissons toutes et tous ces moment où le cœur chavire dans un inconnu
reconnu comme un carrefour du temps où, tout à coup, l’on a le sentiment
d’avoir « rendez-vous avec son âme. »[6]
Moments où la rencontre est d’évidence. Le livre s’intitulait Reconstruire la pensée religieuse de l’islam
et son auteur Mohammed Iqbal, un des grands penseurs musulmans
contemporains, homme politique, philosophe, juriste et poète, « notre grand maître », lui
avait dit cet ami indien. Un continent s’ouvrait, celui de l’islam peu, pour ne
pas dire pas du tout, connu en France, celui du monde indo-pakistanais. Elle
entreprit aussitôt de le traduire de l’anglais et Louis Massignon, qu’elle
était allée voir souvent dans son désarroi intérieur et dont elle fut l’élève,
en préfaça la première édition. Ce fut là le premier cadeau qu’elle fit à la
communauté musulmane de France qu’elle
fera suivre d’un certain nombre d’autres puisqu’elle traduisit une grande
partie de l’œuvre d’Iqbal de l’anglais, dont sa thèse « La Métaphysique
en Perse »[7].
Au cœur du
soufisme
Lorsque le cœur chavire on est pris de vertige sur
l’arête des frontières en train de changer de bord surtout quand, à la faveur
d’un signe aussi révélant, d’autres viennent dans son sillage aussi
bouleversant mais qui, en même temps, rendent le pas plus sûr. Il y eut ce
rêve, où, en songe, elle vit sa tombe sur laquelle était inscrit son nom en
arabe, Hawa, tombe qu’elle rencontrera plus tard, lors de son premier voyage à
Istanbul, dans un cimetière de femmes disciples de Rûmi à l’abandon… Iqbal
citait souvent Rûmi qu’il considérait comme « son
maître ». C’était là un nom inconnu pour elle. Elle alla en chercher
les traces dans les bibliothèques et trouva peu de choses traduites en français
ou anglais. Elle entreprit donc des études de persan pour le connaître
davantage et se trouva aux portes d’un nouveau continent tout aussi vaste sinon
plus que le précédent, qui ne devait plus la quitter ; elle «était entrée
une fois pour toutes dans le monde d’un des plus grands poètes mystiques
persans de l’islam. Sa thèse, Philosophie
sur Platon » fut laissée là, sur le rivage de la terre d’avant Rûmi,
et devint Mystique et poésie en islam
[8]
sur celui qui devait l’habiter jusqu’à sa mort. Suivirent traductions, textes,
essais, articles, conférences, autant de perles posées sur le collier de sa vie
passée dans le voisinage de l’islam essentiel, avec, entre autres, son Anthologie du soufisme [9] devenue
un classique, ou encore sa traduction de
La Roseraie du Mystère.[10] C’est
ainsi qu’elle vécut « au cœur du
soufisme », cœur vivant de l’islam dont le point d’orgue fut pour elle la
traduction du Mathnawi du maître de
Konya qu’elle termina au soir de son passage ici bas, livre sorti en 1990 sous
le titre La Quête de l’absolu[11]. S’il
est autant de voies que de pèlerins de cette quête, Eva n’eut de cesse de faire connaître et de faire partager
l’émerveillement qui guida la sienne, celle de la nostalgie du divin qui fait
danser les derviches disciples du Sama, cet « oratorio spirituel, »
disait-elle, que Rûmi inventa à la mort de son maître Shams de Tabriz- « Une main-ciel, une main-terre, on tourne
autour de Dieu », comme le disait Rilke. Est-ce sa proximité
quotidienne avec de tels penseurs, ou encore Rabi’a, autre grande mystique,
dont elle aimait la « familiarité
avec le divin », qui lui fit aborder l’avalanche parfois très rude des
questions des femmes et sur les femmes avec autant de sérénité ? Pour nous
qui l’avons côtoyée dans certaines de ces circonstances, il ne fait aucun doute
qu’elle sut transformer les tempêtes en tendresse lucide et apaisante où l’on
reconnaissait comme un parfum de liberté.
La maladie qui, à petits pas, lui faisait fondre le
corps dans les cinq dernières années de sa vie, avait donné à son regard un
éclat d’une rare intensité, comme si tout était dit, là, dans ces yeux lumineux
et ce visage dont les traits étaient restés étonnement
fins. On aurait dit que la douleur venait mourir à leur rivage. Vsage de
douceur où passait le dernier souffle d’une très grande dame, si frêle et si
forte, si fragile et si dense, qui nous quitte sans bruit et laisse le souvenir
et l’œuvre d’une aristocrate du cœur.
[1] Armel
Guerne, Novalis ou la vocation
d’éternité, Gallimard poésie, 1975
[2] Eva de
Vitray-Meyerovitch, Islam, l’autre
visage, Albin Michel, 1995
[3] Témoignage Chrétien, janvier 1998
[4] Armel
Guerne, op.cité
[5] Eva de
Vitray-Meyerovitch, Les Chemins de la
lumière, éditions Retz, 1982.
[6] Armel
Guerne, op. cité
[7] Mohamed
Iqbal, La Métaphysique en Perse, traduction
de l’anglais par Eva de Vitray-Meyerovitch, rééd. En 1996, Sindbad/Actes Sud.
[8] Eva de
Vitray-Meyerovitch, Mystique et Poésie en
islam, Desclee de Brouwer, 1973
[9] Eva de
V-M, Anthologie du soufisme, Albin
Michel, 1995
[10] Eva de
V-M, La Roseraie du Mystère, traduction
du persan par Djamish Mortazavi et Eva de V-M, Sondbad, 1991.
[11] Djala
led Din Rûmi, Mathnawi ou la Quête de
l’Absolu, traduction par Djamish Mortazavi et Eva de V-M, ed. du Rocher,
1990.
lundi 17 février 2014
Une trace dans la ville : plaque commémorative en l'honneur de Eva de Vitray-Meyerovitch
Eva de Vitray Meyerovitch a vécu dans le 5ème
arrondissement de Paris, au 72 rue Claude Bernard, de 1939 jusqu’à sa mort en
1999. « Les Amis d’Eva… » ont organisé une petite cérémonie à
l’occasion de la pose de cette plaque destinée à laisser une trace dans la
ville du parcours de cette intellectuelle, travailleuse acharnée en quête de
vérité. En présence de Bariza Khiari, vice présidente du Sénat, admiratrice
inspirée par l’ampleur de vue et la rigueur intellectuelle d’Eva de Vitray, et
du maire de l’arrondissement, Jean Tiberi, des habitants de l’immeuble , dont
certains étaient d’anciens voisins, les membres de l’association ont eu à cœur
de mettre en valeur une femme musulmane d’exception.
vendredi 8 novembre 2013
conférence 8 décembre 2013 : vivre l'islam en occident
Vivre l’islam en Occident
Rencontre organisée par
« Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch »
Dimanche 8 décembre 2013 à 14h30
Forum Vaugirard, 104 rue de Vaugirard, Paris 75006,
Avec
Le Cheikh Khaled Bentounès et Faouzi Skali
Le chemin spirituel d’Eva de Vitray-Meyerovitch a été marqué par sa rencontre avec deux témoins privilégiés dans la Voie soufie, Faouzi Skali, qui l’a accompagnée dans sa découverte de la pratique du soufisme, et le Cheikh Khaled Bentounès qui fut très présent à ses côtés à la fin de sa vie.
Dans ses écrits, Eva de Vitray s’est toujours montrée très attentive au sens véritable de la tradition et des rituels, au-delà des habitudes culturelles, ouvrant ainsi aux musulmans, de naissance ou non, un accès revisité à la pratique de l’islam. Son œuvre écrite inspire encore aujourd’hui de très nombreux lecteurs en zone francophone.
Attention, nombre de places limitées. Réservation obligatoire à : Association des amis d'Eva de Vitray Meyerovitch eva.de.vitray@gmail.com. Les portes seront fermées une demie heure après le début de la conférence.
Rencontre organisée par
« Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch »
Dimanche 8 décembre 2013 à 14h30
Forum Vaugirard, 104 rue de Vaugirard, Paris 75006,
Avec
Le Cheikh Khaled Bentounès et Faouzi Skali
Le chemin spirituel d’Eva de Vitray-Meyerovitch a été marqué par sa rencontre avec deux témoins privilégiés dans la Voie soufie, Faouzi Skali, qui l’a accompagnée dans sa découverte de la pratique du soufisme, et le Cheikh Khaled Bentounès qui fut très présent à ses côtés à la fin de sa vie.
Dans ses écrits, Eva de Vitray s’est toujours montrée très attentive au sens véritable de la tradition et des rituels, au-delà des habitudes culturelles, ouvrant ainsi aux musulmans, de naissance ou non, un accès revisité à la pratique de l’islam. Son œuvre écrite inspire encore aujourd’hui de très nombreux lecteurs en zone francophone.
Attention, nombre de places limitées. Réservation obligatoire à : Association des amis d'Eva de Vitray Meyerovitch eva.de.vitray@gmail.com. Les portes seront fermées une demie heure après le début de la conférence.
mardi 22 octobre 2013
Eva de Vitray Meyerovitch, un pont entre Orient et Occident
Eva Lamacque de Vitray naquit en 1909
près de Paris dans une famille catholique issue de la moyenne bourgeoisie. Très
jeune, elle éprouvait un ardent besoin
de vivre des expériences de nature spirituelle. Elle avait le pressentiment
d’être venue sur terre avec quelque chose en elle qu’elle portait depuis
longtemps. Elle réussit brillamment sa licence de droit et s’orienta
vers un doctorat de philosophie avec un sujet centré sur Platon (424 av.
J.-C.-348 av. J.-C).
Avec la naissance de son premier fils puis l’épreuve de la guerre
qu’elle vécut dans la semi-clandestinité du fait des origines juives de son
mari engagé dans la Résistance, les travaux d’Eva de Vitray, épouse
Meyerovitch, sur la symbolique platonicienne furent suspendus pendant près de
10 ans. Au retour de la guerre, elle réussit le concours d’administratrice au
CNRS. Alors qu’elle était directrice par intérim du pôle « Sciences
humaines », elle fut subjuguée par la découverte des ouvrages de Mohammed
Iqbal (1877-1938). Suite à cette lecture et après une période d’investigation
personnelle, elle choisit de devenir musulmane à l’âge de 45 ans. Elle publia
peu après, avec l’aide de l’UNESCO, la traduction en français de l’ouvrage
majeur d’Iqbal, Reconstruire la pensée
religieuse de l’islam, avec une préface de celui à qui elle faisait part de
tous ses questionnements spirituels, le grand islamologue Louis Massignon
(1883-1962).
Si Eva de Vitray-Meyerovitch fit le choix de devenir musulmane, c’est
avant tout parce qu’elle ressentait une familiarité intime avec l’islam, et
notamment avec la doctrine de l’Unité (tawhid).
Elle fut profondément touchée par l’œuvre du poète soufi Djalâl ud-dîn Rûmî
(1207-1273) et entreprit l’apprentissage de la langue persane pour avoir accès
aux textes originaux. Elle abandonna le projet de thèse sur Platon et s’orienta
vers l’étude de la mystique musulmane à travers l’itinéraire et l’œuvre de
Rûmî. Ce travail fut consacré par la soutenance en 1968 de sa thèse sous le
titre Thèmes mystiques dans l’œuvre de
Djalâl ud-Dîn Rûmî.
Peu après la publication de sa thèse, Eva de Vitray-Meyerovitch fut nommée
professeur de religions comparées à la prestigieuse Université al-Azhar du
Caire où elle séjourna pendant cinq ans. Elle effectua le pèlerinage à la
Mecque et, de retour en France, se plongea quasi-exclusivement sur les
traductions et les commentaires de l’œuvre de grands auteurs soufis. Elle
publia jusqu’à sa mort plus d’une trentaine d’ouvrages, incluant textes
originaux et traductions de l’anglais ou du persan. Parmi les traductions, on
peut citer Le livre du dedans de
Rûmî, Les secrets du soi de Muhammad
Iqbal ou La roseraie du mystère de
Shabestari. Concernant les ouvrages personnels, Anthologie du soufisme, Rûmî
et le soufisme, Jésus dans la tradition soufie et La prière en islam retiennent plus particulièrement l’attention.
Après de longues années de labeur incessant, elle vint à bout, en 1991, de la
traduction de l’ouvrage le plus imposant de Rûmî, Mathnawî, composé de plus de 50 000 vers. En parallèle de son
œuvre écrite, elle voyagea à travers le monde pour évoquer, avec patience,
précision et humilité, cette dimension profondément spirituelle de l’islam qui restait
étrangère à la plupart de ses contemporains.
Tout au long de sa vie, Eva de Vitray-Meyerovitch est restée une authentique chercheuse dans l’âme, faisant preuve
d’un degré d’exigence exemplaire dans son œuvre d’intellectuelle et dans sa vie
de femme déterminée à tisser des liens entre Orient et Occident afin de tenter
de dissiper les malentendus et les ignorances réciproques. Honorée dans divers pays musulmans tels que la Turquie, le Pakistan
ou l’Egypte, elle ne connut pas de la part de son pays d’origine la
reconnaissance qu’elle méritait. Son parcours atypique et son franc-parler l’éloignèrent des cercles de la pensée
dominante marqués par une frilosité tenace à l’égard de l’islam. Ceci n’empêcha
cependant pas son œuvre de rayonner au sein de tous ceux et de toutes celles
qui aspiraient à goûter aux délices d’une spiritualité vécue avec le cœur.
La démarche personnelle d’Eva de Vitray-Meyerovitch ne se limita pas à
son adhésion à l’islam et à l’étude de maîtres soufis du passé. En effet, elle
avait une curiosité d’esprit exceptionnelle qui la poussait à multiplier les
contacts et à s’engager dans diverses collaborations, notamment avec
d’authentiques représentants de la tradition soufie. On peut citer notamment
Kudsi Eurgüner (Turquie), Amadou Hampaté Ba (Mali), Sheikh Khaled Bentounès
(Algérie), Nadjm oud-Dîn Bammate (Daghestan) ou Faouzi Skali (Maroc). C’est par
l’intermédiaire de ce dernier qu’elle put rencontrer au Maroc, trente années
après être devenue musulmane, celui qui allait devenir son guide spirituel,
Sidi Hamza al-Qadiri Boudchich (né en 1922).
En juillet 1999, elle fut enterrée dans la plus stricte intimité au
sein du carré musulman d’un cimetière de la banlieue parisienne. Elle avait
cependant confié avant sa mort qu’elle aimerait reposer à Konya, à proximité de
celui qui avait accompagné sa vie d’intellectuelle et de croyante pendant près
d’un demi-siècle : Djalâl ud-dîn Rûmî. Quelques amis et les représentants
des autorités turques firent les délicates démarches pour obtenir
l’autorisation de déplacer la dépouille d’Eva de Vitray-Meyerovitch. C’est
finalement en décembre 2008 que les patients efforts trouvaient une heureuse
issue puisque le corps était porté dans la terre de Konya, au terme de
funérailles émouvantes regroupant la population turque et des ami(e)s venus de
France. Comme un symbole, Eva de Vitray-Meyerovitch est désormais la seule
citoyenne de culture occidentale reposant dans le vaste cimetière jouxtant le mausolée
de Rûmî.
Jean-Louis Girotto
lundi 17 décembre 2012
Compte rendu synthétisé de la journée du 02 décembre 2012
Le 2 décembre 2012, à Paris, l' association " Les
Amis d'Eva de Vitray Meyerovitch" a proposé à trois spécialistes de
présenter trois éclairages sur le poète mystique de langue persane, Rûmî, et
l‘influence de son œuvre aujourd’hui. Voici une synthèse de cet après-midi
chaleureux où un public nombreux et motivé est venu écouter Fra Alberto
Ambrosio, Eric Geoffroy et Leili Anvar.
Dominicain, spécialiste
du soufisme ottoman, Fra Ambrosio rappelle tout d’abord que les 325 confréries
soufies furent interdites par Attatürk en 1925 en Turquie. En 1926 le couvent
de Konya est transformé en musée, mais les confréries seront persécutées
jusqu’en 1940, et particulièrement l’ordre des Naqchbandis.
En 1950 la République turque
fait de Rûmî ( ob.1273) l’un des deux héros turcs, avec Yunus Emré. Les soufis
font alors peu à peu surface par le biais d’associations et de fondations.
Selon Fra Ambrosio il
faut considérer l’héritage de Rûmî à plusieurs niveaux. Au niveau zéro c’est
l’exploitation commerciale de Rûmî et des derviches tourneurs. Puis le niveau
des associations, qui s’adressent au grand public et enfin le troisième niveau,
celui de la tradition mevlevie, destinée aux disciples qui s’engagent dans cette
voie. Les maîtres spirituels de la voie sont les descendants, par un lien plus
ou moins solide, de Mevalana, via les Tchelebi.
Bien différenciés, ces
niveaux peuvent être poreux cependant. Le soufisme culturel reste prédominant,
actuellement l’héritage de Rûmî passe par des œuvres littéraires ou artistiques
qui ont leur importance.
L’Unicité de l’être
Islamologue, enseignant
aux universités de Strasbourg, Barcelone et Louvain, Eric Geoffroy a eu la
chance de connaître Eva de Vitray dans les années 80. Selon lui, dans son introduction
au Mathnavi, l’œuvre majeure de Rûmî, Eva de Vitray, sa traductice du persan au
français avec Mortazavi, met en avant la
wahdat el wujud : « L’unicité de l’être est la charpente de
l’exposé de Rûmî par Eva » a
souligné Eric Geoffroy. Les créatures et le Créateur ne font qu’Un, comme le
dit Rûmî : « notre Mathnavi est la boutique de l’Un ».
Cette notion de
l’Unicité lui a permis de comparer la pensée de Rûmî avec celle d’Ibn Arabî (
1165-1241), que le poète aurait rencontré à Damas, par l’intermédiaire d’El
Qonawi, beau-fils d’Ibn Arabî et ami de Rûmî.
Pour le Cheikh el Akbar,
le seul être existant est Dieu et la création n’a pas d’être propre si ce n’est
l’être divin qui lui est prêté. Donc, tout est relié, nous ne sommes pas
autonomes, et la création, comme les théophanies, est en perpétuel
renouvellement ( tajdid el haqq).
Chez Rûmî, l’accent est
mis sur l’illusion de la permanence du monde, comme dans le bouddhisme.
Continuité et multiplicité ne sont qu’apparentes et l’unité est intégrée par le
dépassement de la dualité, par le moyen de l’amour humain, métaphore de la soif
métaphysique.
L’amour est une ruse
divine ( hila) qui exprime la
nostalgie de l’exil et la mort est conçue comme une délivrance, ou des noces,
qu’elle soit mort physique ou fana, extinction,
dépassement du moi.
Opposé au ‘ilm el kalam, Rûmî se rapproche de Hallaj. Il donne la primauté
à la supra-raison et met en doute le sens rationnel.
Lyrisme mystique
Après un intermède
musical proposé par Béatrice Lalanne, de Terra Maïre, qui a interprété a
capella et en langue d’Oc un chant de troubadour du XIIème siècle, Leïli Anvar,
maître de conférence à l’Inalco et chroniqueuse dans l’émission « Racines du
ciel » sur France Culture, avec Frédéric Lenoir, a fait porter sa réflexion sur les raisons de
lire Rûmî aujourd’hui. Elle a d’abord rappelé que l’objectivité officiellement
exigée par l’université, pour qui l’objet d’étude doit être séparé du
chercheur, est un non sens quand il s’agit de Rûmî, par exemple. « Si la
littérature ne nous change pas, ce n’est pas la peine de l’étudier », dit
Leïli Anvar.
C’est après la rencontre
avec Chams de Tabriz que Rûmî devient un poète lyrique. Pour lui, la poésie
tient lieu de révélation, il y a une puissance alchimique de la parole.
Puis elle cite ensuite
deux contes du Mathnavi, celle du marchand et son perroquet d’abord, cet oiseau
étant porteur d’un symbolisme profond, comme le rossignol représente le poète,
celui de l’âme et aussi du maître spirituel.
L’histoire du chasseur
de serpent qui la terrifiait dans son enfance ( elle est franco-iranienne)
parle, dit-elle, du moi impérieux, qu’il convient de combattre ( c’est le grand
djihad) dans l’islam, et le soufisme met l’accent sur ce combat. Il faut être
un Moïse ( un homme de loi) pour tuer ce serpent ou plutôt ce dragon.
Leïli Anvar a tenu à
faire la différence entre le moi qui se constitue en tant qu’identité et l’égo
qui se fait des illusions sur sa propre importance. Il convient d’être témoin (
chahid) de ce que l’on dit.
La logique recherchée dans
le soufisme est de dépasser les antagonismes : c’est oui et non à la
fois….
Le Masnavi en persan,
c’est l’essence de l’essence du Coran.
Propos rapportés synthétisés par Clara Murner, les Amis d’Eva de Vitray
vendredi 9 novembre 2012
Rûmî : un maître universel
Rûmî: un maître universel
Le 2 décembre prochain, à Paris, l' association "
Les Amis d'Eva de Vitray Meyerovitch" célèbre les "noces" du
grand poète mystique de langue persane ( XIIIème siècle) en invitant trois
spécialistes à méditer sur son œuvre, traduite en français par Eva de Vitray
Meyerovitch à la fin du vingtième siècle. Cette dernière rendait enfin
accessible aux lecteurs francophones un trésor ignoré d'eux pendant près de
huit siècles.
Le Mathnawi
"Somme spirituelle, comédie humaine et divine, apogée
de la poésie mystique musulmane (…) à qui il ne manque aucun élément nécessaire
à une étude générale sur la vie, la pensée et l'origine de la pensée ",
écrit la traductrice dans son introduction au Mathnawi. Rûmî s'y révèle non
seulement poète inspiré, mais aussi un commentateur du Coran comme nul autre
pareil. Les contes, les allusions, les suggestions, les conseils, les mises en
garde, les envolées lyriques ou les traits subtils brûlant d'amour mystique
sont agencés de telle façon que le lecteur suit sans forcément s'en rendre
compte un vrai parcours spirituel. Jamais Rûmî n'assène de vérité définitive,
il suggère, contredit, détourne l'attention pour mieux la dérouter et
finalement amène en douceur le lecteur à affiner ses propres critères, à oser
penser par lui-même. Une démarche trop rare en islam où, comme dans de
nombreuses religions, beaucoup sont
tentés de penser à la place des autres,.
Les Noces
A sa mort, le 17 décembre 1273, la dépouille du poète,
simplement enveloppée d'un drap sans couture selon la tradition, fut suivie
dans les rues de Konya en Turquie, où il vécut la grande partie de sa vie, par
des musulmans, des juifs et des chrétiens, qui tous d'un seul cœur désiraient
rendre hommage à leur maître. Au-delà des formes parfois étroites des religions,
les mots de Rûmî touchent tous les cœurs avides de dépassement. Pour lui la
mort fut une fête, toujours célébrée en Turquie où l'on évoque encore "les
noces" de Rûmî avec Dieu, c'est-à-dire, l'union tant recherchée au cours
de sa vie sur les traces du maître qui lui enflamma le cœur d'amour mystique :
Chams ed dine de Tabriz.
Trois éclairages
Les Amis d'Eva de Vitray-Meyerovitch, une association créée
en 2009, l'année du centenaire de sa naissance et du dixième anniversaire de sa
mort à Paris, ont invité trois éminents
chercheurs spécialisés dans le soufisme. Le premier, Fra Alberto Fabio
Ambrosio, dominicain et spécialiste du soufisme turc, vit et enseigne à
Istanbul. Il évoquera l'histoire de la fondation des derviches tourneurs à
Konya et la vivacité du souvenir de Rûmî en Turquie. Leïli Anvar,
franco-iranienne, enseignante à l'Inalco, s'interrogera sur les effets de la
lecture de cette œuvre sur ceux qui s'y engagent. Eric Geoffroy, enfin, auteur
de nombreux ouvrages sur le soufisme, s'intéressera à l'influence de Rûmî sur
la pensée d'Eva de Vitray-Meyerovitch, à partir de son introduction sus-citée.
M-O. D-H, association
Les Amis d'Eva de Vitray
" Lire Rûmî", Table ronde, dimanche 2 décembre
2012, Forum Vaugirard, 104 rue de Vaugirard, 75006 Paris
Inscription à :
Articles (Atom)
