samedi 5 avril 2014

Eva de Vitray-Meyerovitch, une vie au voisinage de l’essentiel



Eva de Vitray-Meyerovitch, une vie au voisinage de l’essentiel

Par Laure Bousquet*


Présentée généralement comme une intellectuelle issue d’une famille de l’aristocratie française catholique, devenue musulmane dans les années 50, membre du CNRS, professeur à l’université d’El Azhar au Caire, spécialiste du soufisme, et qui contribua largement, par ses textes et ses traductions, à la connaissance de la mystique musulmane en France, Eva de Vitray-Meyerovitch s’est éteinte le 24 juillet dernier à l’âge de quatre vingt dix ans. On doit ajouter que, veuve très jeune, elle assuma seule l’entretien de sa famille par son travail acharné mené dans une grande sobriété matérielle. Evocation d’une vie.

*Laure Bousquet était enseignante au moment de la rédaction de cet article, paru dans la revue « La médina » en décembre 1999-janvier 2000


« Il  est des êtres qui ont le don d’exister, presque de la sainteté, dans l’art de reconnaître et de suivre leur vie au voisinage le plus proche de l’essentiel ». [1] Si le « don d’exister » c’est de savoir marcher dans sa propre lumière, alors Eva, telle que je l’aie connue à un moment de sa longue vie, qui traverse le siècle, fut de ces êtres qui ont ce don là.

Une femme d’exception
Dans un livre récent intitulé « Le féminin et le sacré », Julia Kristeva se souvient de cette « femme remarquable » invitée dans les années 70 à participer à son séminaire à Jussieu pour y donner une conférence sur « la poétique de l’islam ». Rachel et Jean-Pierre Cartier parlent d »’une femme exceptionnelle » dans leur livre d’entretiens avec elle.[2] Une journaliste de Témoignage Chrétien, Véronique Badets, qui lui rendit visite deux ans avant sa mort, évoque dans un article, paru en janvier 1998, cette «  femme d’exception » au cœur du soufisme, où elle dit entre autres une phrase qui m’est allée droit au cœur . Je cite : « Si la force d’un destin se mesure au nombre de vies bousculées sur son passage, alors Eva mérite une palme d’honneur ». Pour toutes celles et ceux qui eurent la joie de la rencontrer, Eva fut une éveilleuse. Sa « fécondité intellectuelle »- une quarantaine d’ouvrages- alla de pair avec sa fécondité humaine »[3]. En effet, il ne se passait pas de jour ou semaine sans que de nouveaux visages d’horizons divers viennent la voir chez elle, touchés qu’ils avaient été par la lecture d’un de ses livres ou l’écoute d’une de ses conférences et « mis sur le chemin mystérieux qui va vers l’intérieur »[4]. Nombre de vies furent ainsi bousculées, à l’image de la sienne propre, car Eva était une fabuleuse conteuse pour transmettre ce qui l’avait elle-même mise en mouvement. Une conteuse d’absolu. Elle m’avait dit un jour qu’elle désirait écrire un livre à la manière des contes soufis, comme ceux sélectionnés par elle dans Les Chemins de la Lumière[5], faits d’histoires diverses apparemment sans liens les unes avec les autres mais qui, ensemble, dessineraient le collier de la vie. Elle l’aurait intitulé Les perles du collier précisément. Sa voix de jeune fille limpide et cristalline se prêtait à merveille à cet égrenage perlé où les mots dévidaient son érudition tranquille sur le fil transparent d’une sorte d’ingénuité qui semblaient retrouver les chemins de l’enfance. On eût dit que l’intimité qu’elle entretînt avec Rûmi, en traduisant ses œuvres, lui avaient teinté l’âme à tel point que l’on avait, en l’écoutant, le sentiment de marcher sur des grains de lumière. «  Toute ma vie, j’ai rencontré des gens passionnants », disait-elle dans ce livre d’entretiens mentionné plus haut, où, bien qu’elle répugnât à parler d’elle, elle avait accepté d’en retracer certaines étapes. Vie passionnante et passionnée de travail assidu, de voyages multiples et de rencontres innombrables. Vie de savante et de fervente qui, en douceur, tant elle fut discrète sur ses douleurs, réussit le tour de force de s’imposer comme première femme en France dans le cercle masculin des « spécialistes du soufisme ».

Le destin
Vie constellée de signes offerts par la providence, qui mit inlassablement tout son soin et tout son courage à les accueillir pour accomplir « son destin » et ainsi nous aider à ne pas nous éloigner du nôtre. Le premier fut, un jour de l’immédiat après guerre, alors qu’elle travaillait au CNRS. Désemparée après sa rupture avec le catholicisme, elle avait décidé d’étudier la philosophie de l’Inde et aussi le bouddhisme tout en préparant une thèse de philosophie sur la symbolique chez Platon. C’est dans cet état de désorientation intérieure assoiffée d’absolu qu’un signe lui vint sous la forme d’un livre déposé sur sa table, comme cela, par hasard, par un ami indien, recteur de l’Université d’Islamabad, de passage à Paris. Nous connaissons toutes et tous ces moment où le cœur chavire dans un inconnu reconnu comme un carrefour du temps où, tout à coup, l’on a le sentiment d’avoir « rendez-vous avec son âme. »[6] Moments où la rencontre est d’évidence. Le livre s’intitulait Reconstruire la pensée religieuse de l’islam et son auteur Mohammed Iqbal, un des grands penseurs musulmans contemporains, homme politique, philosophe, juriste et poète, « notre grand maître », lui avait dit cet ami indien. Un continent s’ouvrait, celui de l’islam peu, pour ne pas dire pas du tout, connu en France, celui du monde indo-pakistanais. Elle entreprit aussitôt de le traduire de l’anglais et Louis Massignon, qu’elle était allée voir souvent dans son désarroi intérieur et dont elle fut l’élève, en préfaça la première édition. Ce fut là le premier cadeau qu’elle fit à la communauté musulmane de  France qu’elle fera suivre d’un certain nombre d’autres puisqu’elle traduisit une grande partie de l’œuvre d’Iqbal de l’anglais, dont sa thèse «  La Métaphysique en Perse »[7].

Au cœur du soufisme
Lorsque le cœur chavire on est pris de vertige sur l’arête des frontières en train de changer de bord surtout quand, à la faveur d’un signe aussi révélant, d’autres viennent dans son sillage aussi bouleversant mais qui, en même temps, rendent le pas plus sûr. Il y eut ce rêve, où, en songe, elle vit sa tombe sur laquelle était inscrit son nom en arabe, Hawa, tombe qu’elle rencontrera plus tard, lors de son premier voyage à Istanbul, dans un cimetière de femmes disciples de Rûmi à l’abandon… Iqbal citait souvent Rûmi qu’il considérait comme « son maître ». C’était là un nom inconnu pour elle. Elle alla en chercher les traces dans les bibliothèques et trouva peu de choses traduites en français ou anglais. Elle entreprit donc des études de persan pour le connaître davantage et se trouva aux portes d’un nouveau continent tout aussi vaste sinon plus que le précédent, qui ne devait plus la quitter ; elle «était entrée une fois pour toutes dans le monde d’un des plus grands poètes mystiques persans de l’islam. Sa thèse, Philosophie sur Platon » fut laissée là, sur le rivage de la terre d’avant Rûmi, et devint Mystique et poésie en islam [8] sur celui qui devait l’habiter jusqu’à sa mort. Suivirent traductions, textes, essais, articles, conférences, autant de perles posées sur le collier de sa vie passée dans le voisinage de l’islam essentiel, avec, entre autres, son Anthologie du soufisme [9] devenue un classique, ou encore sa traduction de La Roseraie du Mystère.[10] C’est ainsi qu’elle  vécut «  au cœur du soufisme », cœur vivant de l’islam dont le point d’orgue fut pour elle la traduction du Mathnawi du maître de Konya qu’elle termina au soir de son passage ici bas, livre sorti en 1990 sous le titre La Quête de l’absolu[11]. S’il est autant de voies que de pèlerins de cette quête, Eva n’eut de cesse de faire connaître et de faire partager l’émerveillement qui guida la sienne, celle de la nostalgie du divin qui fait danser les derviches disciples du Sama, cet « oratorio spirituel, » disait-elle, que Rûmi inventa à la mort de son maître Shams de Tabriz- « Une main-ciel, une main-terre, on tourne autour de Dieu », comme le disait Rilke. Est-ce sa proximité quotidienne avec de tels penseurs, ou encore Rabi’a, autre grande mystique, dont elle aimait la « familiarité avec le divin », qui lui fit aborder l’avalanche parfois très rude des questions des femmes et sur les femmes avec autant de sérénité ? Pour nous qui l’avons côtoyée dans certaines de ces circonstances, il ne fait aucun doute qu’elle sut transformer les tempêtes en tendresse lucide et apaisante où l’on reconnaissait comme un parfum de liberté.
La maladie qui, à petits pas, lui faisait fondre le corps dans les cinq dernières années de sa vie, avait donné à son regard un éclat d’une rare intensité, comme si tout était dit, là, dans ces yeux lumineux et ce visage dont les traits étaient restés étonnement fins. On aurait dit que la douleur venait mourir à leur rivage. Vsage de douceur où passait le dernier souffle d’une très grande dame, si frêle et si forte, si fragile et si dense, qui nous quitte sans bruit et laisse le souvenir et l’œuvre d’une aristocrate du cœur.


[1] Armel Guerne, Novalis ou la vocation d’éternité, Gallimard poésie, 1975
[2] Eva de Vitray-Meyerovitch, Islam, l’autre visage, Albin Michel, 1995
[3] Témoignage Chrétien, janvier 1998
[4] Armel Guerne, op.cité
[5] Eva de Vitray-Meyerovitch, Les Chemins de la lumière,  éditions Retz, 1982.
[6] Armel Guerne, op. cité
[7] Mohamed Iqbal, La Métaphysique en Perse, traduction de l’anglais par Eva de Vitray-Meyerovitch, rééd. En 1996, Sindbad/Actes Sud.
[8] Eva de Vitray-Meyerovitch, Mystique et Poésie en islam, Desclee de Brouwer, 1973
[9] Eva de V-M, Anthologie du soufisme, Albin Michel, 1995
[10] Eva de V-M, La Roseraie du Mystère, traduction du persan par Djamish Mortazavi et Eva de V-M, Sondbad, 1991.
[11] Djala led Din Rûmi, Mathnawi ou la Quête de l’Absolu, traduction par Djamish Mortazavi et Eva de V-M, ed. du Rocher, 1990.

lundi 17 février 2014

Une trace dans la ville : plaque commémorative en l'honneur de Eva de Vitray-Meyerovitch



Eva de Vitray Meyerovitch a vécu dans le 5ème arrondissement de Paris, au 72 rue Claude Bernard, de 1939 jusqu’à sa mort en 1999. « Les Amis d’Eva… » ont organisé une petite cérémonie à l’occasion de la pose de cette plaque destinée à laisser une trace dans la ville du parcours de cette intellectuelle, travailleuse acharnée en quête de vérité. En présence de Bariza Khiari, vice présidente du Sénat, admiratrice inspirée par l’ampleur de vue et la rigueur intellectuelle d’Eva de Vitray, et du maire de l’arrondissement, Jean Tiberi, des habitants de l’immeuble , dont certains étaient d’anciens voisins, les membres de l’association ont eu à cœur de mettre en valeur une femme musulmane d’exception.

vendredi 8 novembre 2013

conférence 8 décembre 2013 : vivre l'islam en occident

Vivre l’islam en Occident

Rencontre organisée par

« Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch »

Dimanche 8 décembre 2013 à 14h30

Forum Vaugirard, 104 rue de Vaugirard, Paris 75006, 


Avec

 Le Cheikh Khaled Bentounès et Faouzi Skali

Le chemin spirituel d’Eva de Vitray-Meyerovitch a été marqué par sa rencontre avec deux témoins privilégiés dans la Voie soufie, Faouzi Skali, qui l’a accompagnée dans sa découverte de la pratique du soufisme, et le Cheikh Khaled Bentounès qui fut très présent à ses côtés à la fin de sa vie.

Dans ses écrits, Eva de Vitray s’est toujours montrée très attentive au sens véritable de la tradition et des rituels, au-delà des habitudes culturelles, ouvrant ainsi aux musulmans, de naissance ou non, un accès revisité à la pratique de l’islam. Son œuvre écrite inspire encore aujourd’hui de très nombreux lecteurs en zone francophone.


Attention, nombre de places limitées. Réservation obligatoire à : Association des amis d'Eva de Vitray Meyerovitch eva.de.vitray@gmail.com. Les portes seront fermées une demie heure après le début de la conférence.

mardi 22 octobre 2013

Eva de Vitray Meyerovitch, un pont entre Orient et Occident

Eva Lamacque de Vitray naquit en 1909 près de Paris dans une famille catholique issue de la moyenne bourgeoisie. Très jeune, elle éprouvait un ardent besoin de vivre des expériences de nature spirituelle. Elle avait le pressentiment d’être venue sur terre avec quelque chose en elle qu’elle portait depuis longtemps. Elle réussit brillamment sa licence de droit et s’orienta vers un doctorat de philosophie avec un sujet centré sur Platon (424 av. J.-C.-348 av. J.-C).
Avec la naissance de son premier fils puis l’épreuve de la guerre qu’elle vécut dans la semi-clandestinité du fait des origines juives de son mari engagé dans la Résistance, les travaux d’Eva de Vitray, épouse Meyerovitch, sur la symbolique platonicienne furent suspendus pendant près de 10 ans. Au retour de la guerre, elle réussit le concours d’administratrice au CNRS. Alors qu’elle était directrice par intérim du pôle « Sciences humaines », elle fut subjuguée par la découverte des ouvrages de Mohammed Iqbal (1877-1938). Suite à cette lecture et après une période d’investigation personnelle, elle choisit de devenir musulmane à l’âge de 45 ans. Elle publia peu après, avec l’aide de l’UNESCO, la traduction en français de l’ouvrage majeur d’Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam, avec une préface de celui à qui elle faisait part de tous ses questionnements spirituels, le grand islamologue Louis Massignon (1883-1962).
Si Eva de Vitray-Meyerovitch fit le choix de devenir musulmane, c’est avant tout parce qu’elle ressentait une familiarité intime avec l’islam, et notamment avec la doctrine de l’Unité (tawhid). Elle fut profondément touchée par l’œuvre du poète soufi Djalâl ud-dîn Rûmî (1207-1273) et entreprit l’apprentissage de la langue persane pour avoir accès aux textes originaux. Elle abandonna le projet de thèse sur Platon et s’orienta vers l’étude de la mystique musulmane à travers l’itinéraire et l’œuvre de Rûmî. Ce travail fut consacré par la soutenance en 1968 de sa thèse sous le titre Thèmes mystiques dans l’œuvre de Djalâl ud-Dîn Rûmî.
Peu après la publication de sa thèse, Eva de Vitray-Meyerovitch fut nommée professeur de religions comparées à la prestigieuse Université al-Azhar du Caire où elle séjourna pendant cinq ans. Elle effectua le pèlerinage à la Mecque et, de retour en France, se plongea quasi-exclusivement sur les traductions et les commentaires de l’œuvre de grands auteurs soufis. Elle publia jusqu’à sa mort plus d’une trentaine d’ouvrages, incluant textes originaux et traductions de l’anglais ou du persan. Parmi les traductions, on peut citer Le livre du dedans de Rûmî, Les secrets du soi de Muhammad Iqbal ou La roseraie du mystère de Shabestari. Concernant les ouvrages personnels, Anthologie du soufisme, Rûmî et le soufisme, Jésus dans la tradition soufie et La prière en islam retiennent plus particulièrement l’attention. Après de longues années de labeur incessant, elle vint à bout, en 1991, de la traduction de l’ouvrage le plus imposant de Rûmî, Mathnawî, composé de plus de 50 000 vers. En parallèle de son œuvre écrite, elle voyagea à travers le monde pour évoquer, avec patience, précision et humilité, cette dimension profondément spirituelle de l’islam qui restait étrangère à la plupart de ses contemporains.
Tout au long de sa vie, Eva de Vitray-Meyerovitch est restée une authentique chercheuse dans l’âme, faisant preuve d’un degré d’exigence exemplaire dans son œuvre d’intellectuelle et dans sa vie de femme déterminée à tisser des liens entre Orient et Occident afin de tenter de dissiper les malentendus et les ignorances réciproques. Honorée dans divers pays musulmans tels que la Turquie, le Pakistan ou l’Egypte, elle ne connut pas de la part de son pays d’origine la reconnaissance qu’elle méritait. Son parcours atypique et son franc-parler l’éloignèrent des cercles de la pensée dominante marqués par une frilosité tenace à l’égard de l’islam. Ceci n’empêcha cependant pas son œuvre de rayonner au sein de tous ceux et de toutes celles qui aspiraient à goûter aux délices d’une spiritualité vécue avec le cœur.
La démarche personnelle d’Eva de Vitray-Meyerovitch ne se limita pas à son adhésion à l’islam et à l’étude de maîtres soufis du passé. En effet, elle avait une curiosité d’esprit exceptionnelle qui la poussait à multiplier les contacts et à s’engager dans diverses collaborations, notamment avec d’authentiques représentants de la tradition soufie. On peut citer notamment Kudsi Eurgüner (Turquie), Amadou Hampaté Ba (Mali), Sheikh Khaled Bentounès (Algérie), Nadjm oud-Dîn Bammate (Daghestan) ou Faouzi Skali (Maroc). C’est par l’intermédiaire de ce dernier qu’elle put rencontrer au Maroc, trente années après être devenue musulmane, celui qui allait devenir son guide spirituel, Sidi Hamza al-Qadiri Boudchich (né en 1922).
En juillet 1999, elle fut enterrée dans la plus stricte intimité au sein du carré musulman d’un cimetière de la banlieue parisienne. Elle avait cependant confié avant sa mort qu’elle aimerait reposer à Konya, à proximité de celui qui avait accompagné sa vie d’intellectuelle et de croyante pendant près d’un demi-siècle : Djalâl ud-dîn Rûmî. Quelques amis et les représentants des autorités turques firent les délicates démarches pour obtenir l’autorisation de déplacer la dépouille d’Eva de Vitray-Meyerovitch. C’est finalement en décembre 2008 que les patients efforts trouvaient une heureuse issue puisque le corps était porté dans la terre de Konya, au terme de funérailles émouvantes regroupant la population turque et des ami(e)s venus de France. Comme un symbole, Eva de Vitray-Meyerovitch est désormais la seule citoyenne de culture occidentale reposant dans le vaste cimetière jouxtant le mausolée de Rûmî.

Jean-Louis Girotto

lundi 17 décembre 2012

Compte rendu synthétisé de la journée du 02 décembre 2012



Le 2 décembre 2012, à Paris, l' association " Les Amis d'Eva de Vitray Meyerovitch" a proposé à trois spécialistes de présenter trois éclairages sur le poète mystique de langue persane, Rûmî, et l‘influence de son œuvre aujourd’hui. Voici une synthèse de cet après-midi chaleureux où un public nombreux et motivé est venu écouter Fra Alberto Ambrosio, Eric Geoffroy et Leili Anvar.

Dominicain, spécialiste du soufisme ottoman, Fra Ambrosio rappelle tout d’abord que les 325 confréries soufies furent interdites par Attatürk en 1925 en Turquie. En 1926 le couvent de Konya est transformé en musée, mais les confréries seront persécutées jusqu’en 1940, et particulièrement l’ordre des Naqchbandis.
En 1950 la République turque fait de Rûmî ( ob.1273) l’un des deux héros turcs, avec Yunus Emré. Les soufis font alors peu à peu surface par le biais d’associations et de fondations.
Selon Fra Ambrosio il faut considérer l’héritage de Rûmî à plusieurs niveaux. Au niveau zéro c’est l’exploitation commerciale de Rûmî et des derviches tourneurs. Puis le niveau des associations, qui s’adressent au grand public et enfin le troisième niveau, celui de la tradition mevlevie, destinée aux disciples qui s’engagent dans cette voie. Les maîtres spirituels de la voie sont les descendants, par un lien plus ou moins solide, de Mevalana, via les Tchelebi.
Bien différenciés, ces niveaux peuvent être poreux cependant. Le soufisme culturel reste prédominant, actuellement l’héritage de Rûmî passe par des œuvres littéraires ou artistiques qui ont leur importance.

L’Unicité de l’être
Islamologue, enseignant aux universités de Strasbourg, Barcelone et Louvain, Eric Geoffroy a eu la chance de connaître Eva de Vitray dans les années 80. Selon lui, dans son introduction au Mathnavi, l’œuvre majeure de Rûmî, Eva de Vitray, sa traductice du persan au français avec Mortazavi, met en avant la wahdat el wujud : « L’unicité de l’être est la charpente de l’exposé  de Rûmî par Eva » a souligné Eric Geoffroy. Les créatures et le Créateur ne font qu’Un, comme le dit Rûmî : «  notre Mathnavi est la boutique de l’Un ».
Cette notion de l’Unicité lui a permis de comparer la pensée de Rûmî avec celle d’Ibn Arabî ( 1165-1241), que le poète aurait rencontré à Damas, par l’intermédiaire d’El Qonawi, beau-fils d’Ibn Arabî et ami de Rûmî.
Pour le Cheikh el Akbar, le seul être existant est Dieu et la création n’a pas d’être propre si ce n’est l’être divin qui lui est prêté. Donc, tout est relié, nous ne sommes pas autonomes, et la création, comme les théophanies, est en perpétuel renouvellement ( tajdid el haqq).
Chez Rûmî, l’accent est mis sur l’illusion de la permanence du monde, comme dans le bouddhisme. Continuité et multiplicité ne sont qu’apparentes et l’unité est intégrée par le dépassement de la dualité, par le moyen de l’amour humain, métaphore de la soif métaphysique.
L’amour est une ruse divine ( hila) qui exprime la nostalgie de l’exil et la mort est conçue comme une délivrance, ou des noces, qu’elle soit mort physique ou fana, extinction, dépassement du moi.
Opposé au ‘ilm el kalam, Rûmî  se rapproche de Hallaj. Il donne la primauté à la supra-raison et met en doute le sens rationnel.

Lyrisme mystique
Après un intermède musical proposé par Béatrice Lalanne, de Terra Maïre, qui a interprété a capella et en langue d’Oc un chant de troubadour du XIIème siècle, Leïli Anvar, maître de conférence à l’Inalco et chroniqueuse dans l’émission « Racines du ciel » sur France Culture, avec Frédéric Lenoir, a  fait porter sa réflexion sur les raisons de lire Rûmî aujourd’hui. Elle a d’abord rappelé que l’objectivité officiellement exigée par l’université, pour qui l’objet d’étude doit être séparé du chercheur, est un non sens quand il s’agit de Rûmî, par exemple. «  Si la littérature ne nous change pas, ce n’est pas la peine de l’étudier », dit Leïli Anvar.
C’est après la rencontre avec Chams de Tabriz que Rûmî devient un poète lyrique. Pour lui, la poésie tient lieu de révélation, il y a une puissance alchimique de la parole.
Puis elle cite ensuite deux contes du Mathnavi, celle du marchand et son perroquet d’abord, cet oiseau étant porteur d’un symbolisme profond, comme le rossignol représente le poète, celui de l’âme et aussi du maître spirituel.
L’histoire du chasseur de serpent qui la terrifiait dans son enfance ( elle est franco-iranienne) parle, dit-elle, du moi impérieux, qu’il convient de combattre ( c’est le grand djihad) dans l’islam, et le soufisme met l’accent sur ce combat. Il faut être un Moïse ( un homme de loi) pour tuer ce serpent ou plutôt ce dragon.
Leïli Anvar a tenu à faire la différence entre le moi qui se constitue en tant qu’identité et l’égo qui se fait des illusions sur sa propre importance. Il convient d’être témoin ( chahid) de ce que l’on dit.
La logique recherchée dans le soufisme est de dépasser les antagonismes : c’est oui et non à la fois….
Le Masnavi en persan, c’est  l’essence de l’essence du Coran.

Propos rapportés synthétisés par Clara Murner, les Amis d’Eva de Vitray


vendredi 9 novembre 2012

Rûmî : un maître universel


Rûmî: un maître universel

Le 2 décembre prochain, à Paris, l' association " Les Amis d'Eva de Vitray Meyerovitch" célèbre les "noces" du grand poète mystique de langue persane ( XIIIème siècle) en invitant trois spécialistes à méditer sur son œuvre, traduite en français par Eva de Vitray Meyerovitch à la fin du vingtième siècle. Cette dernière rendait enfin accessible aux lecteurs francophones un trésor ignoré d'eux pendant près de huit siècles.

Le Mathnawi
"Somme spirituelle, comédie humaine et divine, apogée de la poésie mystique musulmane (…) à qui il ne manque aucun élément nécessaire à une étude générale sur la vie, la pensée et l'origine de la pensée ", écrit la traductrice dans son introduction au Mathnawi. Rûmî s'y révèle non seulement poète inspiré, mais aussi un commentateur du Coran comme nul autre pareil. Les contes, les allusions, les suggestions, les conseils, les mises en garde, les envolées lyriques ou les traits subtils brûlant d'amour mystique sont agencés de telle façon que le lecteur suit sans forcément s'en rendre compte un vrai parcours spirituel. Jamais Rûmî n'assène de vérité définitive, il suggère, contredit, détourne l'attention pour mieux la dérouter et finalement amène en douceur le lecteur à affiner ses propres critères, à oser penser par lui-même. Une démarche trop rare en islam où, comme dans de nombreuses religions,  beaucoup sont tentés de penser à la place des autres,.

Les Noces
A sa mort, le 17 décembre 1273, la dépouille du poète, simplement enveloppée d'un drap sans couture selon la tradition, fut suivie dans les rues de Konya en Turquie, où il vécut la grande partie de sa vie, par des musulmans, des juifs et des chrétiens, qui tous d'un seul cœur désiraient rendre hommage à leur maître. Au-delà des formes parfois étroites des religions, les mots de Rûmî touchent tous les cœurs avides de dépassement. Pour lui la mort fut une fête, toujours célébrée en Turquie où l'on évoque encore "les noces" de Rûmî avec Dieu, c'est-à-dire, l'union tant recherchée au cours de sa vie sur les traces du maître qui lui enflamma le cœur d'amour mystique : Chams ed dine de Tabriz.

Trois éclairages
Les Amis d'Eva de Vitray-Meyerovitch, une association créée en 2009, l'année du centenaire de sa naissance et du dixième anniversaire de sa mort à Paris,  ont invité trois éminents chercheurs spécialisés dans le soufisme. Le premier, Fra Alberto Fabio Ambrosio, dominicain et spécialiste du soufisme turc, vit et enseigne à Istanbul. Il évoquera l'histoire de la fondation des derviches tourneurs à Konya et la vivacité du souvenir de Rûmî en Turquie. Leïli Anvar, franco-iranienne, enseignante à l'Inalco, s'interrogera sur les effets de la lecture de cette œuvre sur ceux qui s'y engagent. Eric Geoffroy, enfin, auteur de nombreux ouvrages sur le soufisme, s'intéressera à l'influence de Rûmî sur la pensée d'Eva de Vitray-Meyerovitch, à partir de son introduction sus-citée.
M-O. D-H, association Les Amis d'Eva de Vitray

" Lire Rûmî", Table ronde, dimanche 2 décembre 2012, Forum Vaugirard, 104 rue de Vaugirard, 75006 Paris

mercredi 7 novembre 2012



L'association des amis d'eva de vitray Meyerovitch organise une conférence le dimanche 2 Décembre 2012 au Forum 104 à partir de 14H30 :

"Lire Rûmî aujourd’hui"

Poète et mystique persan du XIIIe siècle, 
à l’origine de l’ordre des derviches tourneurs

Table ronde

Leili Anvar, Eric Geoffroy et Fra Alberto Fabio Ambrosio

Dimanche 2 décembre 2012 
Forum 104, Salle des glycines
104 rue de Vaugirard, 75006 Paris
Métro Montparnasse, Métro Saint-Placide
Bus 91, 96, 89

  • 14h30 : Accueil et introduction par Jean-René Huleu, membre de l’association des Amis d’Eva de Vitray
  • 14h45 : Fra Alberto Fabio Ambrosio : « Rûmî dans la Turquie du XXIsiècle »
  • 15h15 : Eric Geoffroy : « La doctrine spirituelle du Mathnawi d’après Eva de Vitray »
  • 15h45 : Leili Anvar : « Lire Rûmî : comment, pourquoi ? »
  • 16h15 : Discussion avec la salle
  • 17h : Echanges et questions autour d’un thé à la menthe et pâtisseries 

Participation : plein tarif 10 €, tarif réduit 5 € (adhérents, étudiants, chômeurs)

Journée organisée par l’association « Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch »

en partenariat avec  :
 

Fra Alberto Fabio Ambrosio : Spécialiste de l’histoire turque et du soufisme ottoman, dominicain, vit et travaille à Istanbul. Rattaché à l’Institut Dominicain (DOSTI, Dominican Studies Institute), il est chercheur associé de l’IFEA (Institut Français d’Etudes Anatoliennes) et du CETOBAC (Centre d’Etudes Ottomanes, Balkaniques et Centrasiatiques, Paris) ; et professeur invité dans deux universités pontificales (Rome, Gregoriana et Saint Thomas d'Aquin) sur l'histoire du soufisme, l'anthropologie religieuse et l'histoire ottomane.  Les Derviches tourneurs (Cerf, 2006)  Doctrine, histoire et pratiques, en collaboration avec  Ève Feuillebois  et Thierry Zarcone.

Leili Anvar : Normalienne, agrégée et docteur en littérature persane. Maître de 
conférences à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris.
Chroniqueuse sur France culture (émission les « Racines du Ciel ») et dans le Monde des religions (« Lettres spirituelles »).  Rûmî  (Entrelacs, 2004)  Rûmî, la Religion de l'Amour (Seuil, 2011) ;  Le Cantique des Oiseaux (traduction du Manteq ol-teyr de ‘Attâr), Editions Diane de Selliers, 2012.

Eric Geoffroy : Islamologue arabisant  à l’Université de Strasbourg, à  l’Université Ouverte de Catalogne (Barcelone), et  à l’Université Catholique  de Louvain (Belgique). Spécialiste du soufisme et de la  sainteté en islam. Il travaille aussi sur la mystique comparée, et les enjeux de la spiritualité dans le monde contemporain (spiritualité et mondialisation, spiritualité et écologie). A publié de nombreux  ouvrages sur le soufisme, parmi lesquels :  Le soufisme, voie intérieure de l’islam (Points sagesse, le Seuil, 2009), Une voie soufie dans le monde : la Shadhiliyya, (Maisonneuve et Larose, 2005), L’islam sera spirituel ou ne sera plus (Seuil, 2009).