mercredi 13 mai 2015

Des vers de Rûmî à l’or de Tombouctou : sauver le patrimoine islamique

Manuscrit de la bibliothèque Mohammed Tahar, à Tombouctou (Mali).Manuscrit de la bibliothèque Mohammed Tahar, à Tombouctou (Mali).

Quel est le lien entre le poète mystique de Konya, en Turquie, et une petite bibliothèque privée de manuscrits à Tombouctou ? « La beauté sacrée des mots », répondent les membres de l’association Les Amis d’Éva de Vitray-Meyerovitch, qui entendent mieux faire connaître l’esprit de fraternité et d’universalisme de cette grande dame de l’islam d’Occident,première femme à enseigner la philosophie comparée à l’université d’al-Azhar dans les années 1950. Morte à Paris en 1999, à 90 ans, elle a laissé derrière elle un trésor : la traduction en français duMathnawi de Rûmî, jusque-là ignoré des francophones.

Des vers de Rûmî à l’or de Tombouctou : sauver le patrimoine islamique

La beauté sacrée des mots

Alors que Rûmî composait au XIIIe siècle, en les dictant, les 25 000 dystiques de son célèbreMathnawi, poème mystique et commentaire du Coran, les caravanes sahariennes sillonnaient le désert chargées de textes précieux, des savoirs de Bagdad, de Damas, de Grenade, de Tolède, de Murcia, etc., que recopiaient à Tombouctou notamment (parmi les dizaines d’oasis qui ont conservé ces manuscrits) des centaines de copistes.

Mais il y avait aussi des savants maliens, comme Ahmed Baba, dont les textes parvenaient par le même moyen jusque dans les villes les plus lointaines de l’islam. Cette circulation des savoirs et des pensées les plus élevées a largement contribué à la civilisation lumineuse de l’islam du temps de son âge d’or.

La richesse des contenus de cette littérature inspirée est immense et subtile, et Tombouctou est restée, grâce à la conservation de ses bibliothèques de manuscrits, le symbole d’une tradition respectée, celle d’un islam ouvert inspirant toutes les règles du savoir-vivre ensemble de cette ville composée d’une quinzaine d’ethnies différentes. Les imams des trois grandes mosquées de Tombouctou ont fait face ensemble, fermement et tout en diplomatie à la fois, aux diktats des envahisseurs en 2012.

Un partenariat participatif

Les Amis d’Éva de Vitray, en lien amical depuis quelques années avec des bibliothécaires de Tombouctou, ont entrepris une campagne de financement participatif pour soutenir une bibliothèque privée de manuscrits, la bibliothèque Mohammed Tahar, représentative d’une centaine d’autres au moins, dont les efforts ont été anéantis par l’invasion des rebelles en 2012 et les intempéries. Cette action a pour ambition d’attirer l’attention, concrètement, sur les difficultés que rencontrent ces héritiers, souvent très démunis, de trésors qui concernent les croyants du monde entier, car ils témoignent de la profondeur de réflexion développée par les penseurs, savants et mystiques musulmans au temps de l’expansion de l’islam.

En Afrique, où la tradition orale est bien connue, existait aussi une circulation des connaissances écrites qui ont permis dès le XIIe siècle de créer l’une des premières universités du continent, à Tombouctou, l’université Sankoré. Des étudiants rassemblés autour de leurs maîtres s’initiaient à la bonne gouvernance, au fiqh, à la médecine, à la pharmacopée, à l’astrologie, à l’astronomie, aux mathématiques, à la géographie, à l’histoire de l’Afrique, à la philosophie, à la mystique, etc. Au XVIe siècle, Tombouctou abritait environ 100 000 habitants et autour de 10 000 copistes.

Ces textes ont été conservés de génération en génération par les aînés des familles héritières de savants maliens, qui les avaient rassemblés en leur temps pour constituer des bibliothèques du désert.

Les manuscrits sont aujourd’hui une « denrée » précieuse et les mercenaires qui ont occupé Tombouctou ne l’ignoraient pas : il y a eu plus de manuscrits volés pour être revendus à des amateurs peu scrupuleux que brûlés sur la place publique. Tous les efforts entrepris depuis une quinzaine d’années par les propriétaires de bibliothèques de manuscrits pour faire connaître ces savoirs aux visiteurs de plus en plus nombreux jusqu’en 2012 ont été anéantis. Les manuscrits sauvés et transportés à Bamako sont aujourd’hui menacés par un autre péril : l’humidité du Sahel, les mauvaises conditions de conservation et la dispersion pour revente illégale.

Quand le sacré disparaît, la barbarie apparaît

De la même façon qu’Éva de Vitray a permis aux lecteurs francophones d’accéder enfin aux ouvrages majeurs de Rûmî et du philosophe pakistanais Muhammad Iqbal, inspiré lui-même par le poète mystique de Konya, Les Amis d’Éva de Vitray-Meyerovitch lancent cette action pour contribuer à faire mieux connaître ces sagesses de l’islam longtemps gardées secrètes aux yeux des Occidentaux et conservées précieusement dans des malles et sous le sable pour échapper aux envahisseurs. Les héritiers de ces manuscrits sont conscients qu’aujourd’hui ils peuvent éclairer les questions qui se posent aux musulmans en Occident et en Orient.

Quand le sacré inspire la réflexion des savants, l’esprit peut s’aventurer très loin dans la connaissance. Ce que les lettrés occidentaux ont cru pouvoir oublier, jetant un défi dément à l’humanité : quand le sacré disparaît, la barbarie apparaît…

Lors des années qui ont précédé l’invasion évoquée de manière plutôt allégorique dans le filmTimbuktu commençait à se constituer dans cette ville des sables un circuit culturel informel, mais déjà fréquenté par des visiteurs curieux venus d’Europe et d’Amérique ou des pays du Moyen-Orient et du Golfe. Il était possible de se promener dans les rues de sable de la ville, de bibliothèque en bibliothèque, comme dans un circuit secret des savoirs, de discuter avec l’héritier responsable de la bonne conservation et de la transmission des trésors familiaux. Ce fragile début qui faisait respirer la population, économiquement délaissée par Bamako, permettait à des chercheurs de reconstituer une mémoire oubliée. Un retour aux textes pour se relier avec les plus beaux aspects de l’islam…

Un désir de fraternité constructive

Soutenir une bibliothèque, pour les Amis d’Éva, c’est montrer de la solidarité avec ceux qui ont su se transmettre la lumière du savoir et de la connaissance depuis des siècles. C’est vivre ensemble une aventure inédite : suivre à distance, très concrètement, la reconstitution et la sauvegarde des contenus précieux.

L’association a initié son action en 2014, en finançant un équipement informatique adapté aux besoins techniques de la bibliothèque et une formation à la numérisation par un émissaire spécialement envoyé à Tombouctou malgré les conditions d’insécurité en janvier 2015.

La numérisation désormais en route va permettre de sauver le contenu des 3 000 manuscrits que contient la bibliothèque Mohammed Tahar. La campagne de financement participatif s’est imposée d’elle-même tant les besoins matériels sont grands sur place. Elle devrait permettre la réfection de la toiture abîmée par la pluie, le renforcement des murs et l’installation d’étagères et armoires destinées à présenter les manuscrits. La bibliothèque Mohammed Tahar, l’ancêtre d’Abdoulwahid Haidara, actuel responsable, envisage de devenir un centre de ressources mis à la disposition des chercheurs et de détenteurs de savoirs désireux de les partager.

Partage, diffusion des connaissances, réflexion sur les sujets du passé ou contemporains, voilà des thèmes chers à Rûmî, Iqbal, Éva de Vitray, à tous les musulmans et les non-musulmans que la civilisation islamique intéresse. Une vision d’un avenir de paix et de partage que chacun peut contribuer à construire en rejoignant la campagne sur le site Facebook de l’association et en co-finançant le projet.

Article rédigé par Marie-Odile Delacour, publié initialement le 15 avril sur Saphirnews

lundi 16 mars 2015

L'or de Tombouctou

Le film Timbuku, récemment récompensé met en lumière une région, un peuple, une culture ainsi que les événements dramatiques de son histoire récente.
L'association « Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch » elle, souhaite mettre en lumière la part de l'héritage commun que cette ville a en dépôt à travers la sauvegarde de ses manuscrits.
Le 6 mars nous lançons une campagne de financement solidaire pour accompagner une bibliothèque privée de Tombouctou dans son travail de
« renaissance » après de longues années d’effort sapées par le passage des « envahisseurs » qui ont ravagé une partie de la ville. 

Cette campagne est réalisée sur la plateforme Kiss Kiss Bank Bank. 
Vous pourrez la suivre pendant trois mois, savoir très exactement à quoi servira l'argent récolté, découvrir lhistoire de la bibliothèque, de celui qui en a hérité, des dégâts subis lors de loccupation des mercenaires àTombouctou, ce que lassociation a déjà réalisé sur place...
En février, nous avions sur place un photographe professionnel qui aévalué les besoins et commencé à former des bibliothécaires à la numérisation des manuscrits pour sauvegarder en urgence les plus abimés.
En parallèle, nous lançons la traduction d'un texte manuscrit inédit du xvie siècle rédigé par Ibn Maymûn ‒ commentateur dIbn Arabi ‒appartenant à la bibliothèque que nous soutenons, la bibliothèque Mohammed Tahar.

Le site de la collecte est dès à présent ouvert à votre participation :

 

Nous vous invitons aussi à suivre cette campagne sur facebook avec le lien suivant :


L’Association « Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch » entend se situer dans l’esprit d’universalité et de transmission qui a caractérisé cette islamologue dont l’œuvre prend davantage de sens encore aujourd'hui car elle offre un accès passionnant à l’islam, si méconnu et mal compris de certains musulmans et non musulmans. Traduire un manuscrit deTombouctou et accompagner une bibliothèque dans sa renaissance, c’est pour notre association une manière de faire connaitre l’islam de paix et de spiritualité qu’Eva de Vitray a dévoilé à l’Occident à travers ses traductions de l’œuvre de Rûmî.

Nous vous remercions de votre soutien, de votre adhésion à notre projet, et de diffuser largement autour de vous cette campagne.

dimanche 23 novembre 2014

Conférence vendredi 12 décembre : Universalité de l'islam

Universalité de l'islam

Conférence sur la sortie du livre de Jean-Louis Girotto

Inspirée par les deux rencontres qui ont infléchi sa vie, le philosophe indien Muhammad Iqbal et Djallad-ud-Din Rûmî, Eva de Vitray-Meyerovitch voit dans l’islam, qu’elle appréhende par le soufisme, des principes d’ouverture sur le monde, de compréhension de l’autre, de soi-même, d’éthique universelle.

Directrice du département des sciences humaines au CNRS, professeur invitée à l’université d’El Azhar, traductrice de Rûmî et de Iqbal, Eva de Vitray n’a cessé de travailler sa vie durant. Chercheuse exigeante, hôtesse accueillante, disciple, ses expériences multiples ont nourri sa réflexion de manière féconde.

En témoigne un ouvrage posthume composé et présenté par Jean-Louis Girotto, Universalité de l’islam ( Albin Michel, Espaces Libres) qui réunit une série d’articles parus dans des revues comme Planète, Question de, Le magazine littéraire …

Tels sont quelques uns des sujets abordés : la poétique de I’islam, la mystique, l’âme et le soufisme,  approche symbolique du Coran, présence de Rûmî, le pur amour….


Le vendredi 12 décembre à 19 heures

Forum Vaugirard, 104 rue Vaugirard, Paris 75006

Salle des Glycines

Entrée : 7 € ; Adhérents, étudiants, demandeurs d’emploi : 5 €

mercredi 12 novembre 2014

[Conférence] Dimanche 30 novembre 2014 : Comment peut-on être musulman ?

Comment peut- on être musulman ?

Aujourd’hui, en Occident…


Rencontre avec Abdennour Bidar

Philosophe des religions, auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam, son dernier titre paru : Histoire de l’Humanisme en Occident. Armand Colin éditeur.
Modérateur Jean-René Huleu, questionneurs lors des échanges avec le public, Marie-Odile Delacour et Jean-Daniel Derambure, de l’association Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch

Cette question inspirée de Montesquieu ( Comment peut-on être persan ? )  s’inscrit dans le cadre d’une interrogation amorcée en 2013 au sein  de l’association Les Amis d’Eva de Vitray-Meyerovitch.
Dès la moitié du XXème siècle le philosophe indien Mohammed Iqbal posait les prémices de cette réflexion qui concerne aujourd’hui tous les croyants en Islam. Nourri de la pensée d’Iqbal, dont Eva de Vitray-Meyerovitch fut la traductrice en français, Abdennour Bidar propose des pistes qui dérangent ou inspirent les musulmans qui l’écoutent ou le lisent.

Dimanche 30 novembre
14h30
Forum Vaugirard, 104 rue de Vaugirard, 75006 Paris ( métro Gare Montparnasse)..

Entrée :   10 euros. 
Adhérents  et chômeurs :   5 euros .  
Adhésion : 20 euros

samedi 23 août 2014

Subtilités de l’islam

Un recueil de textes publiés entre 1956 et 1989 par Eva de Vitray-Meyerovitch1 dans des revues disparues depuis vient d’être édité à titre posthume. Une preuve de plus démontrant combien la vision de cette brillante islamologue apporte aux lecteurs d'aujourd’hui une nourriture spirituelle précieuse.

Femme en quête d’absolu ne dissimulant pas son adhésion à l’islam, administratrice puis chercheuse au département des Sciences Humaines au CNRS ( Centre National de la recherche Scientifique) : voilà des qualités habituellement difficilement compatibles dans un pays comme la France, où le sacré a perdu depuis Descartes la place qu’il y a pourtant occupé pendant des siècles. C’est ce défi qu’humblement, sans faire de vagues médiatiques, Eva de Vitray-Meyerovitch ( 1909-1999) a réussi de façon magistrale.
Magistrale ? Oui parce que l’immense travail de traduction réalisé par cette islamologue engagée est et sera utile encore à de nombreuses générations d’êtres en quête de spiritualité authentique.

Dans ce recueil composé par Jean-Louis Girotto qui, pour chaque texte exhumé, prend le soin de resituer la revue de référence dans son contexte historique, la tradition d’ouverture qui caractérise l’œuvre de la traductrice de Djalal ed Dine Rûmî et Mohammed Iqbal se manifeste quelque soit le sujet abordé : «  si Muhammad est le « Sceau des prophètes », écrit Eva de Vitray dans un article sur le temps et la mystique en islam, mettant le point final à la série des Envoyés de Dieu qui l’ont précédé, la teneur fondamentale de la Révélation apportée par chacun d’eux est identique »…

Sa formation occidentale de philosophe combinée avec une connaissance pointue des arcanes de l’islam ont donné Eva de Vitray une place de choix : n’a-t-elle pas étonné les enseignants d’El Azhar au Caire, où elle a enseigné pendant cinq ans la philosophie comparée, par ses connaissances et sa largeur de vues?
Qu’il s’agisse des secrets du temps, résidant dans la saveur de l’instant qui relie au sacré, du bel universalisme de Rûmî sur le mausolée duquel, à Konya en Turquie, se recueillent les différentes traditions du Livre, ou encore du sens de la mesure d’un Ghazâlî quand elle s’intéresse à l’approche symbolique du Coran pour laquelle le revivificateur de la religion a préconisé l’approche extérieure et l’approche intérieure, chaque sujet abordé est l’occasion pour l’auteure de revisiter les idées reçues, d’approfondir les images symboliques, de redonner du sens à une religion pourtant depuis beaucoup instrumentalisée par des idéologies réductrices.

Poétique de l’islam, humilité du croyant, les traces d’Abraham, le sens profond des contes soufis, la présence de Rûmî dans son héritage, la soif du pur amour en islam… tels sont les sujets abordés dans ce recueil, permettant au lecteur de constater à quel point l’inlassable chercheuse a contribué à ce qui pourrait apparaître dans les années à venir comme la vision renouvelée de la profondeur de l’islam. Une vision à l’actualité plus brûlante que jamais quinze ans après la mort de cette femme d’exception.

Marie-Odile Delacour

1 « Universalité de l’islam », Eva de Vitray-Meyerovitch,, Espaces Libres, Albin Michel, Juin 2014.